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Trischler et Walker

TRISCHLER (Helmuth) et WALKER (Mark), Eds, Physics and politics. Research and support in twentieth century Germany in international perspective, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 2010, 285 pp.
A l’heure où les scientifiques passent un temps de plus en plus considérable à remplir des dossiers pour obtenir des fonds et où l’on pourrait – dans certains cas, au moins – se poser la question de l’indépendance de la recherche vis-à-vis des Etats ou des organisations internationales, voici un livre qui traite des rapports de l’Etat et de la recherche sur un court vingtième siècle (années 1920 – 1970), en Allemagne et à propos de la physique. L’Allemagne de ces années-là n’est assurément pas n’importe quel pays, en ce qui concerne cette discipline notamment, dans ces temps où elle changea souvent de régime. Certes, on pensera aux recherches organisées sous les Nazis. Mais le présent livre se focalise davantage sur l’après 1945 et nous apporte donc des informations moins connues dans un champ historiographique pourtant ancien. Des années 1930 aux décennies 1950 / 1960 : rupture(s) ou continuité(s) ? La recherche change-t-elle avec les régimes ou passe-t-elle indifféremment à travers ce qui ne serait que circonstances ?
A travers une dizaine de contributions signées par des historiens des sciences allemands et anglo-saxons surtout, et traitant de questions aussi diverses que le développement de la biophysique, de la physique nucléaire ou des lasers, le rapport des scientifiques à l’idéologie, leur conception du rôle sociopolitique qu’ils jouent, la comparaison entre les cas allemand, ukrainien, japonais et chinois…, on obtient pourtant un livre très cohérent et donc très lisible. Une somme de recherches historiques innovantes, toutes solidement fondées sur les sources et la littérature existante en allemand et en anglais, principalement, contenant notes nombreuses et bibliographies abondantes.
Une institution fait particulièrement l’objet de la curiosité des auteurs, y compris ceux qui s’expriment sur des pays étrangers à l’Allemagne mais dans une optique résolument comparative : la Fondation allemande pour la science. La collection, « Beitrage zur Gechichte des Deutschen Forschung Gemeinschaft », dans laquelle le livre est publié est d’ailleurs consacrée à son histoire. Elle constitue le produit d’un programme de recherche scientifique poursuivi depuis 2000, à l’origine d’une vingtaine d’événements parmi lesquels un colloque de la Société Max Planck qui donne son contenu au présent ouvrage. Cela avec le soutien de l’institution étudiée dont le rôle déterminant est souvent souligné.
Dans ce livre, le physicien apparaît parfois comme un acteur discret mais réel de la scène politique et sociale. En général, les relations entre les physiciens et l’Etat allemand sont harmonieuses, à quelques exceptions près. Chacun y trouve un bénéfice. On penche donc vers la continuité. Mais ce modèle semble moins pertinent dans les régimes communistes ou au Japon. Le modèle serait-il propre à l’Allemagne ou à l’Occident et ses régimes libéraux ?
Quel est donc le rapport du scientifique à l’idéologie ? Après 1945, les physiciens allemands se seraient auto-dénazifiés par volonté d’apparaître politiquement asexués, de prendre distance avec la politique et l’idéologie. Le même réflexe est constaté chez leurs collègues du Japon, renforcé par le traumatisme de Nagasaki et Hiroshima. Cette recherche de « neutralité », d’autres auteurs en soulignent la difficulté en période de guerre froide : chacun fut amené à choisir un camp. Les chercheurs chinois, quant à eux, ont souscrit à un techno-nationalisme imposé par le régime.
Ce rêve de distanciation est-il réaliste ? La problématique envisagée amène aussi à voir comment la politique détermine la recherche. Ainsi, l’Allemagne en revient à une certaine « normalité » dans la 2ème phase du développement de la Big Science. C’est-à-dire la nécessité de choisir les champs de recherche à privilégier en fonction des contraintes budgétaires qui s’exercent désormais. L’Etat, à ce moment, se fait plus indépendant de la communauté scientifique et ses divas pour établir ses propres critères de choix et d’évaluations.
Outre le nerf de la guerre, la guerre froide doit aussi être prise en compte en ce qui concerne les années étudiées dans l’ouvrage. La collaboration de beaucoup à la recherche nucléaire appliquée au civil et au militaire, bien connue de l’historiographie, ainsi que la lutte de certains contre la bombe atomique en illustrent évidemment l’influence sur la communauté scientifique. Le manifeste des 18 de Göttingen en avril 57, les prises de position de Joliot-Curie… éclairent cette problématique, de même que le cas du laser.
Des champs de recherche naissent aussi de la relation entre physique et autres disciplines scientifique ou technologie, comme il est classique de la constater. Par exemple, les laboratoires et la technologie de la recherche donnent à la physique un point de contact avec la médecine et la biologie et naissance à la biophysique.
Aux confins de la communauté scientifique et du monde politique, enfin, on voit aussi apparaître le scientifique influent qui trouve des relais dans les médias et chez les dirigeants. Il semble bien que W. Heisenberg et Gerlach (vice-président de la DFG) aient joué ce genre de rôle au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le premier était devenu une sorte de porte-parole de la communauté scientifique allemande dans les années 1950. Son influence connait ensuite une éclipse lorsque les rivalités s’exacerbent avec les restrictions budgétaires et la nécessité de procéder à des choix.
Par son sérieux et l’intérêt de ses contenus, ce livre retiendra l’attention de tous ceux qui cherchent à comprendre le fonctionnement de nos sociétés occidentales et contemporaines et notamment de leur « gouvernance », ce concept à la mode.

Pestre

PESTRE (Dominique) (dir.), Deux siècles d’histoire de l’armement en France. De Gribeauval à la force de frappe.- Paris : CNRS Editions, 2005.

La publication des actes d’un colloque est toujours une occasion de se remettre à la page dans un domaine de recherche et de renouveler sa réflexion quant à la question abordée. L’histoire des armements est à la croisée de maints chemins importants de la recherche historique : l’histoire des guerres, celles des sciences et des techniques mais aussi celle des entreprises ou encore l’histoire nationale, ici la France principalement.
C’est encore l’occasion de faire un tour partiel des chercheurs actifs dans le domaine. Dans cette approche pluridisciplinaire, les historiens et dans une moindre mesure les économistes se taillent la part du lion. En ce qui concerne la discipline historique, les spécialistes représentés viennent de l’histoire économique ou de celle des sciences. Les travaux proposés sont ceux de professeurs confirmés ou de docteurs et doctorants, essentiellement français.
Notons encore que via D. PESTRE, son président, il s’agit encore d’une initiative du CHARME, le comité pour l’histoire de l’armement. Soutenu par le Ministère français de la Défense, il propose de nombreuses études depuis 1998. On a déjà noté, par exemple, HAMIOT (Jean) et HEBERT (Jean-Paul), Histoire de la coopération européenne dans l’armement, 2004, également parus aux éditions du CNRS Histoire.
Ce dernier ouvrage procédait par études de cas. Celui-ci est davantage thématisé et porte principalement sur la France, une des nations qui comptent en matière de conception, production et vente d’armes en Europe et dans le monde. Plus que le précédent, il aborde la longue durée. Il insiste encore en y consacrant une partie sur le lien entre guerres et innovation, le rapport entre l’Etat et les entreprises avant de rappeler le rôle de certaines catégories d’hommes.
Après l’article de J. de LAROSIERE consacré à Gribeauval, précurseur dont l’auteur veut montrer la modernité, la contribution de P. BRET plonge le lecteur dans les périodes prérévolutionnaire et révolutionnaire pour expliquer la naissance en France d’une technocratie appelée à gérer le développement des armements. Issue des grandes écoles, elle influence ce processus durant tout le 19ème siècle et encore après dans le sens d’une attention particulière accordée aux armes « savantes » (B. BELHOSTE). Trois exemples de cet intérêt sont donnés par D. BAYART, C. FONTANON et S. SOUBIRAN.
La seconde partie de l’ouvrage commence par une réflexion de D. PESTRE sur l’historiographie des rapports entre sciences, universités et complexe militaro-industriel. Après avoir débuté dans les années ’80 en étudiant les conditions dans lesquelles physiciens et biologistes ont participé à des programmes de recherche dans l’armement et les répercussions que cela a pu avoir en retour sur leur pratique professionnelle et leur rôle socioculturel, les chercheurs se sont tournés depuis quelques années vers la façon dont les mathématiques, l’informatique et les sciences sociales sont progressivement intervenues dans la gestion et la conception de la guerre, avec le développement d’outils comme la théorie des jeux par exemple.
Par des études plus précises, G. HECHT et P. EDWARDS, L. SEBESTA et B. FAILLES posent ensuite la question de la relation du technique et du politique, cherchent à savoir qui précède l’autre au niveau de l’impulsion dans la recherche et le développement d’armes nouvelles, comment elles interagissent…
L. SEGRETO nous offre en début de 3ème partie une autre réflexion que celle de D. PESTRE sur l’histoire de l’armement. Il veut montrer comment on est passé d’une vision influencée par des jugements moraux ou des considérations politiques sur ce secteur industriel à une autre, liée à la diplomatie et aux relations internationales. Il veut démontrer que celles-ci n’ont pas le premier rôle dans la détermination de leur stratégie par les industriels de l’armement mais bien des considérations purement économiques. Et de prendre ses exemples dans la longue durée et l’histoire de groupes comme Armstrong Vickers, Schneider, Krupp voire Skoda. Les contributions d’A. MOUTET, P. RIGAIL et J. PLAZENET montrent pourtant dans des exemples pris au 20ème siècle comment l’industrie française de l’armement a aussi agi en fonction de grandes crises internationales. R. BELLAIS et G. LE BLANC rappellent en outre le poids de l’Etat sur le secteur via les dépenses militaires et la politique industrielle. Sans doute contexte international et grandes logiques industrielles conjuguent-ils leurs actions, le reste dépendant de la façon dont les acteurs s’y adaptent en travaillant ensemble (M.-D. SEIFFERT).
En apportant des études sur la mythologie des « marchands de canons » (J.-M. MOINE), le rôle des ingénieurs allemands dans l’industrie française d’armement après 1945 (D. BOHNEKAMP) et la culture ouvrière dans les arsenaux (à la fin du 20ème ; F. BARNIER), cette dernière partie apparaît moins problématisée.
L’armement, D. PESTRE le rappelle d’entrée de jeu dans l’introduction constitue un sujet qui procède de deux champs de recherche considérés l’un et l’autre comme manquant de noblesse par nombre d’universitaires : l’histoire de la technologie et l’histoire militaire. Par les problèmes soulevés, il est pourtant au coeur de nos sociétés : quels sont les liens entre innovations technologiques civiles et militaires ? Science, université et défense ? Etat et entreprises ? Armement et guerre… ? Comment évaluer les coûts et les profits de l’armement pour une société, une nation, un secteur industriel et ceux qui le dirigent… ? Dans le parcours qui voit s’associer le militaire, le savant et l’industriel pour la défense nationale, les enjeux sont importants et de natures multiples. Qui induit quoi ? Qui contrôle le processus ? Comment ? Avec quels effets sur les uns et les autres ? Il y a donc beaucoup à comprendre dans cette histoire-là et le présent ouvrage, s’il n’a évidemment pas les avantages de la synthèse, contribue à lever quelques coins du voile.

Magda Adam

Adam (Magda), The Versailles System and Central Europe, Aldershot, Ed. Ashgate, 2003, 383pp. ISBN 0-86078-905-5
A l’heure de l’élargissement de l’Union aux anciens pays communistes d’Europe de l’Est et alors que beaucoup, même parmi les historiens, restent largement ignorants de ce que fut l’histoire de ce sous-continent et de ses peuples, voici un livre qui nous éclaire sur les conséquences des traités du premier après-guerre dans les états successeurs de l’empire des Habsbourg et qui nous montre l’attitude des puissances occidentales, française en particulier, à leur égard. Cela fait quelques bonnes raisons de le lire.
Conformément aux principes de la collection « Variorum collected studies series » des éditions Ashgate, l’ouvrage proposé ici rassemble 16 écrits de l’auteur publié depuis 30 ans sur les traités du premier après-guerre et leurs conséquences en Europe centrale jusqu’à la veille de la deuxième guerre mondiale. A priori, son intérêt ne réside donc pas dans la nouveauté du propos mais dans le fait d’avoir rassemblé en un seul volume des travaux éparts et pas tous faciles à trouver car repris dans les actes de colloques ou dans des revues d’Europe de l’Est disponibles dans les bibliothèques spécialisées seulement. Le fait d’avoir organisé ces contributions en trois parties portant sur la conception des traités, leur traduction dans les faits et finalement leur faillite ne donne pas au tout la cohérence d’une synthèse, malgré l’ajout d’une préface. Ni la possibilité d’aborder systématiquement tous les aspects du gâchis politique vécu dans l’ancien empire d’Autriche – Hongrie durant l’entre-deux-guerres. Il s’en dégage néanmoins une vision propre : celle d’une historienne réputée internationalement, spécialiste de ces questions et issue de la région concernée.
Les premiers projets des leaders européens et américains à l’égard de l’empire d’Autriche-Hongrie pendant la guerre 14-18 consistaient à le conserver. Le président américain Wilson, en particulier, défendait l’idée d’une fédération. Mais lorsque l’allié russe disparut et quand il apparut que l’Autriche – Hongrie refuserait de signer une paix séparée, les opposants au maintien de l’empire sous quelque forme que ce soit l’emportèrent et les mouvements nationalistes virent leurs thèses davantage rencontrées. Pour ces raisons et à cause de la méthode de travail qui prévalut à Paris, la création des états « successeurs » tint davantage compte des intérêts des grands que de la réalité ethnique dans la région, du principe hautement proclamé d’autodétermination ou de la viabilité économique de l’ensemble. Les accords de Trianon créèrent de profondes amertumes, alimentant à leur tour de puissants nationalismes ainsi que des divisions internes et les nouveaux états, vainqueurs et vaincus, ne parvinrent pas à coopérer. Quand la France, par un revirement politique, voulut se rapprocher de la Hongrie et favoriser à nouveau une fédération dans le but de préserver sa sécurité à la fois contre l’Allemagne et la Russie, elle se heurta tant aux ambitions britanniques et italiennes qu’aux craintes des voisins de la Hongrie.
Sitôt l’existence des états successeurs entérinée par les traités, en effet, de nouveaux projets de fédération, de confédération ou d’intégration économique se développèrent dans le bassin danubien. Ils n’aboutirent pas faute de réalisme de leurs auteurs et en raison de la situation créée par le tracé des frontières. Alors, la France et la Grande-Bretagne voire l’Italie, réalisant l’état de balkanisation de la région et souhaitant y jouer leurs propres cartes, échafaudèrent de nouveaux plans pour le bassin danubien. Mais les états intéressés les rejetèrent par crainte de concessions à envisager, d’inégalités entre les partenaires dans les systèmes projetés, de retourner à leur ancienne soumission ou de voir stabilisée par ce biais une situation dont ils voulaient la révision. Ainsi la confédération danubienne à but économique promue par la France avec l’appui de la Hongrie échoua au profit d’une Petite Entente (Tchécoslovaquie, Yougoslavie et Roumanie) à but politique et militaire, regroupant des états vainqueurs contre la Hongrie vaincue. Elle ne déboucha jamais sur un véritable ordre en Europe centrale ni sur
une harmonie politique profonde entre ses membres. Ces échecs répétés menèrent les grands états, comme la France par exemple, à signer des accords (avec la Tchécoslovaquie) qu’ils n’étaient pas prêts à respecter. On sait l’usage qu’Hitler fit de ces conflits internes et de ce désintérêt.
En mettant l’accent sur le politique, Briand semble donc avoir été le premier à sortir de cette vision en donnant sa place à l’Europe centrale dans son projet d’intégration européenne. Poussés par la crise économique et malgré leurs réticences à la coopération politique, les états danubiens se montrèrent plutôt favorables au projet. Mais les puissances occidentales le rejetèrent. Ici encore, il faut parler d’occasion manquée non seulement pour l’unification de l’Europe mais aussi pour la situation dans le bassin danubien. Par la suite, les initiatives parisiennes pour fédérer la région ne furent plus motivées que par la rivalité avec les autres grandes capitales européennes. Outre l’opposition de Rome et Berlin, le plan Tardieu fut rejeté par la plupart des gouvernements de la région. Hitler, arrivé au pouvoir en Allemagne, n’eut plus qu’à exploiter le vide laissé par la France et l’Angleterre et les revendications des « Allemands de l’étranger » en noyant ses intentions dans un discours rassurant de coopération pacifique. La réoccupation de la Rhénanie et la naissance de l’Axe achevèrent de pousser les états danubiens vers l’apaisement, voie dans laquelle Londres et Paris s’étaient également engagées, avec comme conséquence à moyen terme le démantèlement du système de Versailles en Europe centrale.
A quand, finalement, remonte cette balkanisation de la région? Si l’auteur considère que le traité de Trianon a remplacé un Empire économiquement uni par une mosaïque d’états peu viables sans une coopération entre eux dont ils ne voulurent pas, la première guerre mondiale n’a-t-elle pas éclaté sur fond de crises balkaniques et les nationalismes d’origines ethniques ont-ils attendu le traité de Trianon pour développer leurs effets centrifuges ? N’est-ce pas surestimer l’unité de « la monarchie dualiste » et charger encore la barque déjà bien lourde des traités de Paris en déchargeant celle des leaders régionaux, incapables de s’entendre ni d’identifier le pangermanisme hitlérien? A la lecture de l’ouvrage, il apparaît que le manque de solution à ce problème semble bien avoir résidé dans une absence de leadership : de la conception du système de Versailles à sa destruction par Hitler, les grands noms ne manquent pas mais bien un projet fédérateur, d’où qu’il vienne.
Ce livre a encore le mérite de rappeler, alors qu’un processus d’unification européenne est en cours par la voie de l’élargissement de l’Union Européenne, en quoi les puissances occidentales d’Europe ont souvent ignoré les réalités du centre du continent et s’y sont peu impliquées. Leurs projets d’hégémonie, de fédération régionale et finalement le refus de s’engager à Munich procédaient finalement d’une diplomatie traditionnelle, la recherche des intérêts des grands vainqueurs européens occidentaux et, corrélativement, d’une vision des peuples danubiens comme « l’autre que soi ». Seul Briand propose un projet d’Europe qui rassemble l’Est et l’Ouest de l’Europe. Les dirigeants des états successeurs eux-mêmes ne semblent pas avoir envisagé cette possibilité : étaient-ils en situation de le faire ? Décidément, cette division précède la création du rideau de fer.

J. G. Giauque

Jeffrey Glen Giauque, Grand designs and visions of unity. The Atlantic powers and the reorganisation of Western Europe, 1955- 1963, Chapel Hill, London, University of North Carolina Press, 2002, pp.326, ISBN 0-8078-2679-0 (cloth); 0-8078-5344-5 (pbk).
Cette année, la collection « The New Cold War History » dirigée par J. L. GADDIS, et les presses universitaires de Caroline du Nord nous offrent un ouvrage de J. G. GIAUQUE, portant sur les convergences et divergences entre l’Allemagne, les Etats- Unis, la France et la Grande- Bretagne en matière d’organisation des communautés européenne et atlantique de 1955 à 1963. Après un passage à l’université, l’auteur est entré au département d’état américain.
Largement issu d’une thèse de doctorat, le contenu du livre s’appuie sur un appareil critique développé. Un millier de notes justifient les affirmations contenues dans un texte de quelques deux cents cinquante pages. En effet, ce travail est basé sur un très large échantillon d’archives diplomatiques allemandes, américaines, anglaises et françaises et de papiers laissés par les hommes politiques de même nationalité. Il recourt encore aux sources éditées et aux mémoires publiés par nombre des principaux protagonistes de cette histoire.
Les travaux « secondaires » repris dans une bibliographie très fournie couvrent largement les apports des historiographies américaines, anglaises et françaises. Les historiens de langue allemande ne sont pas ignorés non plus.
Pour définir son terrain d’investigation, l’auteur a fait deux choix.
En matière de « grands desseins », il se concentre sur les quatre puissances atlantiques déjà citées. Les nations petites et moyennes ne sont pas prises en compte. Les desseins des grands et les relations entre eux sont l’objet de l’ouvrage.
L’auteur, en outre, focalise exclusivement son travail sur les leaders gouvernementaux, leurs conseillers et les diplomates, considérant qu’ils sont les auteurs et ceux qui mettent en oeuvre les grands desseins, objet du livre. Il s’agit d’histoire diplomatique. Pas d’interview, pourtant, de ceux de ces décideurs qui seraient toujours en vie.
L’auteur construit son livre sur un paradoxe et considère les rivalités au sein de l’Alliance atlantique comme facteur clé dans la formation de l’Europe occidentale et de ses institutions. Suivant cette thèse, il passe en revue les grandes questions de la construction européenne et atlantique à cette époque : les origines et la mise en place du marché commun (chapitre 1), le sort de l’AELE promue par les Britanniques (chapitre 2), le rapprochement franco- allemand (chapitre 3), les projets de communauté atlantique (chapitre 4), l’échec des plans Fouchet (chapitre 5), la candidature à la Communauté Européenne (chapitre 6) et la signature du traité franco- allemand (chapitre 7).
Dans l’ensemble de ces dossiers, l’auteur démontre une interaction constante des projets d’organisation de l’Europe entre les quatre puissances occidentales sans qu’aucune de celles- ci renonce à ses intérêts nationaux, d’où le développement de politiques contradictoires. Les Etats- Unis souhaitent renforcer l’Europe occidentale face au bloc de l’Est tout en lui refusant l’égalité, d’où un projet de communauté atlantique. La France du général De Gaulle rejette cette volonté hégémonique américaine pour imposer la sienne et, dans cette perspective, exclut la Grande- Bretagne d’une Europe intergouvernementale à laquelle Londres est pourtant favorable. D’où les plans Fouchet. Refusant en effet d’entrer dans une Europe supranationale, le Royaume- Uni cherche à torpiller à la fois l’Europe supranationale des Six et le leadership français. D’où le projet d’AELE et sa première candidature au marché commun. Quant à l’Allemagne, elle est favorable à tout ce qui peut l’encrer dans le bloc de l’Ouest et en favoriser la cohésion. Avec pragmatisme et en grande partie à cause des
relations personnelles entre De Gaulle et Adenauer, elle se rapproche ainsi de la France, allié plus solide que l’Angleterre face aux pressions soviétiques et partenaire dans l’Europe des Six.
Si bien qu’en 1963, la construction d’une Europe plus unie est bloquée pour quelques temps faute de confiance entre les partenaires. De Gaulle, isolé de ses partenaires par sa « victoire » contre la candidature anglaise et son anti- américanisme, se lance dans une politique unilatérale, tant à l’égard de l’Est que de l’Ouest et ce, malgré un axe franco- allemand qui ne porte ses meilleurs fruits que dans les années ’70. Jusqu’au départ du général, la Grande- Bretagne voit ses possibilités d’influence réduites à néant par le veto français contre sa candidature alors que sa relation spéciale avec Washington s’avère décevante.
Le travail de J. G. Giauque se révèle agréable à lire et offre aux lecteurs d’intéressantes explications, au niveau diplomatique, à propos de l’échec de l’Europe politique dans les années ’60 et depuis. Sans doute donne- t- il encore matière à réfléchir sur la recherche actuelle d’une telle unité, dans la mesure, notamment, où l’opposition entre l’Est et l’Ouest n’apparaît pas dans son ouvrage comme un facteur déterminant des échecs subis au début des années ’60.

Duchenne

Esquisses d’une Europe nouvelle. L’européisme dans la Belgique de l’entre-deux-guerres (1919-1939), par Geneviève Duchenne, Bruxelles, Berne, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, P.I.E. Peter Lang, 2008, 712 pp., ISBN 978-90-5201-367-1, ISSN 0934-2294.
Cet ouvrage est la publication d’une thèse de doctorat défendue par l’auteure à l’université de Louvain-La-Neuve (Belgique) sous la direction de M. Dumoulin. Il est présenté dans la collection « Euroclio, études et documents » – vouée par ses promoteurs à la publication d’études historiques sur les thématiques liées à la construction européenne – dont il constitue le 40ème volume.
Il se situe à l’intersection de l’histoire des relations internationales et de la construction européenne, de l’histoire de la Belgique, de sa politique extérieure notamment, des idées politiques et des mentalités. Il fait aussi partie d’un courant historiographique sur le développement de l’idée d’Europe dans l’entre-deux-guerres. Depuis longtemps, en effet, des auteurs issus des diverses universités européennes sur lesquels G. Duchenne s’appuie ont identifié l’intérêt de la période pour expliquer le processus d’intégration de l’Europe qui se met en place à partir de 1950.
Dans une construction très claire, l’auteure met d’abord son sujet en perspective par une histoire de l’européisme en Belgique, en relation avec la politique d’un petit état qui a temporairement renoncé à sa neutralité après le premier conflit mondial et qui découvre à cette occasion des perspectives bien plus vastes que celles auxquelles il était habitué. Alors apparaît la nécessité de prendre sa place dans une Europe dont la grande boucherie de 14-18 a dramatiquement révélé la nécessité. Elle aborde ensuite son sujet par une vue générale des milieux européistes belges de l’entre-deux-guerres avant de focaliser son analyse sur quatre cas significatifs : la section belge du mouvement « Paneuropa », le Bloc d’action européenne, l’Union Jeune Europe et l’Institut d’économie européenne.
Dans l’ensemble, Geneviève Duchenne s’attache à montrer que l’idée d’Europe unie était également défendue en Belgique – on s’en doutait sans doute mais il restait à l’étudier – et surtout, que ce pays présentait des spécificités par rapport aux Etats voisins. Elle va jusqu’à reprendre l’expression de « déterminisme géographique ». Le mot « spécificité » donne donc certainement à l’ouvrage une thèse à défendre.
Pour démontrer son point de vue, elle identifie et analyse dans le détail l’histoire de mouvements proprement belges en faveur de l’Europe unie. C’est le cas, par exemple, du Bloc d’Action Européenne dont il ne faut pas exagérer l’importance mais qui a joué son rôle dans le développement d’autres mouvements en Belgique, plus importants. Elle souligne aussi le rôle inégalé de Paneuropa et l’image forte de son fondateur, R. Coudenhove – Kalergi, dans cette terre d’entre-deux qu’est la Belgique : ce mouvement y a éveillé l’européisme dans les esprits et généré un militantisme en faveur des États-Unis d’Europe, même si le développement du mouvement en tant qu’organisation reste un semi-échec. Elle constate enfin l’influence qu’y exerce dans le domaine sous rubrique une élite souvent bruxelloise mais très diversifiée au plan social, liée par réseaux et cercles de sociabilité à des relais dans les pays voisins et même plus lointains du vieux continent.
Cette spécificité belge, elle l’aborde dès son premier chapitre. Montrant qu’outre la situation géographique déjà évoquée, le fédéralisme qui travaille divers courants européistes à cette époque permet à certains, en Belgique, de justifier leurs revendications fédérales pour l’avenir de cette « nation sans nationalité ». Spécificité encore du petit état qui entend bien faire entendre sa voix dans l’Europe à naître.
Geneviève Duchenne poursuit sa démonstration dans son second chapitre. La Belgique n’aurait pas seulement été « une terre d’expérience », un « laboratoire » dirait-on ailleurs, dans le domaine économique pour l’Europe unie, mais aussi dans le domaine intellectuel. Elle en veut pour preuve les témoignages d’observateurs étrangers ou belges sur cet apport, les revues créées en Belgique pour traiter des problèmes européens, le nombre de ceux qui s’y sont fait avocats de thèses en faveur de l’Europe unie…
Le projet européen perce en Belgique suite aux accords de Locarno, dit-elle, d’emblée. Cette « période bénie pour l’Européisme », contrairement à ce qu’on a pu entendre jusqu’ici, ne s’arrête pas avec la crise de 29 et la montée du fascisme mais dure jusqu’en 1936. Les replis sur soi consécutifs à la grande dépression n’ont donc pas anéantis les espoirs d’Europe aussi instantanément qu’on la parfois cru. En Belgique, en tout cas. L’auteure l’établit sur base des sources diplomatiques puis en retrace développements et articulations en s’appuyant sur toutes les sources disponibles, en particulier une quantité vraiment très importante de papiers personnels et d’interviews. En dehors du mouvement Paneuropa dont elle a retrouvé les archives à Moscou alors qu’on les croyait détruites, la plupart des mouvements dits « européistes » ont laissé peu de traces documentaires. C’est donc dans celles que laisse le « commerce des esprits » qu’elle trouve encore matière à alimenter ses réflexions : correspondances, souvenirs personnels, revues… conservés dans nombre de centres de documentation, départements universitaires et dépôts d’archives belges et européens.
L’auteure partant du fait que la période étudiée (1919 – 1939) n’est pas homogène, en identifie les différentes phases. Dans le cadre d’une étude portant sur des mouvements mais aussi sur des personnes qui véhiculent des points de vue sur l’Europe, elle accorde, par conséquent une attention particulière aux phénomènes de génération et aux relèves, jusqu’ici laissés largement de côté par l’historiographie belge. Ainsi, la plupart des propagandistes de l’Europe unie dénoncent le désordre européen. Mais si la génération qui a fait la guerre continue généralement à voir dans l’Allemand l’ennemi à exclure de l’Europe, celles des années 26 à 30 puis 30 à 36 critiquent durement le traité de Versailles et le maintien du statu quo à l’égard de l’Allemagne. Ces mouvements et personnes ne constituent donc pas un bloc monolithique : « les européistes ». Ils ne seraient pas non plus divisés seulement par des nuances intellectuelles ou politiques sur le projet défendu, l’approche économique ou politique de la construction européenne… mais ils subiraient encore l’influence des événements qu’ils traversent sur leurs pensées et leurs actions. Et de souligner encore des itinéraires intellectuels qui amènent certains à évoluer au vu du contexte et des parcours d’association en association, de mouvement en mouvement. Il existe aussi des concurrences, des contestations et des oppositions. Dans certains cas, G. Duchenne constate des dérives vers la réaction et des ouvertures à l’Allemagne hitlérienne.
En effet, « il existe une constellation de militants européens … qui ont succombé aux mirages d’une Europe unifiée sous l’égide de l’Allemagne nazie ». Certains de ces rêveurs d’Europe, de toutes tendances politique, par européisme et / ou pacifisme, offriront aux autorités allemandes quelques-uns de leurs collaborateurs intellectuels. Ils jettent ainsi le discrédit sur les appels à l’Europe unie de ceux qui, souvent lié à l’appareil d’État ou au gouvernement belge à Londres, n’ont pas « fait l’économie d’une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour réaliser l’unification du continent » et considèrent que l’Europe ne pourrait naître qu’une fois l’Allemagne nazie vaincue. En 1945, les derniers eurent à se défaire de l’héritage des premiers.
Cet ouvrage, très fouillé et pourtant très accessible, sera lu avec intérêt par tous ceux qui entendent savoir comment l’Europe unie est née dans de nombreux esprits, bien avant le 9 mai 1950, et comment la Belgique y a contribué, à sa manière. Il fait apparaître avec clarté toute les richesses et toutes les ambiguïtés de l’entre-deux-guerres intellectuel en Belgique, toute son importance aussi pour la seconde moitié du 20ème siècle, la construction européenne et la politique européenne de la Belgique en particulier.

Deadly cultures

WHEELIS (M.), ROZSA (L.), DANDO (M.), Eds, Deadly cultures. Biological Weapons since 1945, Cambridge (Mass.), Londres, 2006, 479 p. + XI ISBN 0-674-01699-8.
Derrière un titre de roman à suspense, « Cultures mortelles », se cache une étude académique sur les armes biologiques de la seconde guerre mondiale à nos jours. Financée par l’OTAN et la Carnegie Corporation, elle part du constat posé par des experts internationaux en armements biologiques, les éditeurs : il manque une approche historique du sujet. Or, celui-ci est actuel puisqu’ils font partie des « armes de destructions massives » évoquées pour justifier l’attaque du régime de Saddam Hussein.
L’ouvrage est donc mis en chantier par des politologues et des biologistes essentiellement. Quelques contributions reposent néanmoins sur des sources primaires. A sa manière, c’est aussi le cas d’un papier sur l’Irak aux conclusions des plus orthodoxes, appuyé sur des documents issus de… la CIA, du Sénat américain ainsi que des Nations Unies. En matière de sources, l’ouvrage souligne les effets contradictoires de la recherche du secret ou de la transparence sur la documentation disponible ainsi que les limites du travail de renseignement en matière d’armement biologique. Et – élément de la controverse des années 2001 et suivantes sur l’efficacité des services de renseignements aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne – d’invoquer le caractère dual (et donc difficile à distinguer) des recherches biologiques, leur haut niveau de secret et un travail d’analystes consistant à prévoir le pire. Est-ce tout à fait spécifique à ces armes ? Maints auteurs, en tous cas, travaillent à partir de sources officielles. Sur les 80 pages de notes, enfin, la bibliographie est parfois si rare et toujours si spécifique que la contextualisation en souffre (l’histoire des armements, des politiques et stratégies des gouvernements étudiés…).
Les études sur l’avant 1945 ont été réalisées par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), E. GEISSLER et J. ELLIS van COURTLAND MOON, historien et auteur d’un très riche chapitre relatif aux programmes américains. Cet ouvrage entend offrir une suite à ces travaux.
Il envisage d’abord l’activité des différents états qui ont développé un programme de recherche et de production d’armes biologiques dès 1945 (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, France, URSS et bloc de l’Est) jusqu’aux années ’60 et ’70 puis de l’Irak et de l’Afrique du Sud qui en développèrent par la suite. Chacune de ces contributions rassemble nombre d’informations peu connues sur les débuts, la fin et les motivations de ces entreprises. Chacune contient aussi des éléments similaires comme, par exemple, une carte des laboratoires de recherche ou un tableau des types de recherches menées. Alors les allégations d’utilisation par les Etats ou des groupes terroristes viennent prolonger la chronologie jusqu’à nos jours.
A travers ce parcours, les auteurs entendent montrer que les anciennes puissances de la seconde guerre mondiale – sauf les vaincus, bien entendu –ont tôt ou tard poursuivi leur quête parce que l’arme biologique appartenait à la catégorie des nouveaux équipements susceptibles de donner à leur possesseur la possibilité de forcer la décision en cas de conflit futur. La même priorité lui fut donc accordée qu’aux programmes chimiques ou nucléaires. Mais ces derniers s’avérèrent décisifs et leurs produits entrèrent dans les plans militaires de même que dans les doctrines. Alors, la recherche sur les armes biologiques fut réorientée au tournant des années ’50 et ’60 vers d’autres effets (sabotage, effets psychologiques…) que ceux initialement envisagés.
Dans ce contexte, Londres proposa de prolonger les accords signés à Genève en 1925 pour interdire l’usage des armes biologiques en vue de les éradiquer tout à fait. Sur refus américain, le Chemical Warfare fut exclu de la convention négociée de 1969 à 72 et signée le
26 mars 1975. De cette date à 2005, les signataires de cet instrument passèrent de 16 à 155, ce qui n’empêcha pas l’URSS puis la Russie – et les Etats-Unis sur le plan « défensif » – de poursuivre leurs programmes ni l’Irak et l’Afrique du Sud de s’y lancer en vue de faire face au risque d’utilisation de cette arme en Angola pour l’une et pour accroître sa puissance militaire au Moyen Orient pour l’autre.
Cette interprétation de la chronologie et le plan assez « classique » de l’ouvrage reposent sans doute sur la supposition que ces programmes sont essentiellement déterminés par la perception de la menace et suscités par l’Etat. S’il n’est pas question de minimiser ce dernier acteur et si le débat n’est pas exclu des faits établis et de leur interprétation, l’interaction entre décideurs politiques, militaires, scientifiques et industriels n’est guère envisagée dans ces pages. Quid de la rivalité des laboratoires, de leurs interconnexions, de leur influence ? Des industriels et de la nécessité pour eux de conquérir de nouveaux marchés par de nouveaux produits, rentabilisant ainsi les frais de recherches ou encore de maintenir un outil existant créé lui aussi après force investissements ? Des utilisateurs militaires, de leur vision juste ou non de la menace ou de leur volonté (ou non) de préserver des budgets élevés pour leur département ? Quelle fut l’action d’acteurs internationaux comme l’OTAN ou le pacte de Varsovie dans la course aux armements biologiques ? De la compétition entre Américains, Britanniques et Canadiens (cette coopération est évoquée) avec leurs partenaires atlantiques (français, entre autres) dès les années ’50… ? Quelles personnes ou groupes de personnes ont joué un rôle dans cette évolution et pourquoi ?
Par cet ouvrage intéressant et fondateur, le travail d’analyse historique est donc balisé. L’analyse est entamée mais non achevée. Le besoin de mettre les problèmes actuels en perspective et la possibilité de le faire sur base de sources primaires, au moins pour les périodes plus anciennes, sont démontrés. Il reste aux historiens à investir davantage ce champ de recherche.

Buchanan

BUCHANAN (B.J.), ed., Gunpowder, explosives and the State, Aldershot, 2005, ISBN 0-7546-5259-9, 425 p. + XXIII
Résultat de 10 ans de colloques en Europe, ce travail fait suite à un premier ouvrage intitulé « Gunpowder, the history of an international technology » paru en 1996 et rassemblant la même équipe d’une vingtaine de chercheurs au sein de l’International Committee for the History of Technology (ICOHTEC)1. Historiens des sciences et de l’économie mais aussi ingénieurs, physiciens ou chimistes issus du secteur industriel des explosifs ou enseignants universitaires ayant un intérêt pour l’approche historique de leur discipline y apportent tour à tour leur contribution.
Ecrire l’histoire, c’est notamment poser la question du début et de la fin des phénomènes où l’homme s’est impliqué. Le livre remonte donc à la Chine et surtout à l’Inde du 1er millénaire avant notre ère pour en arriver à la première guerre mondiale. Qui a inventé la poudre et quand ? En ce qui concerne la Chine, les premières formules datent du 11ème siècle avant J.-C. Leur histoire est connue sur base de sources fiables. Tel n’est pas le cas de l’Inde, selon I. A. KHAN et A. BHATTACHARYA pour des raisons historiques et culturelles : invasions, régressions scientifiques et techniques, destructions partielles ou totales des traces historiques, moindre précision à leur élaboration… Pour millénaire qu’il soit, ajoute R. A. HOWARD dans la partie introductive, l’art d’associer les ingrédients qui composent la « poudre noire » n’atteint son sommet qu’au 19ème siècle, juste avant d’être remplacé par d’autres technologies.
Par une sorte de procédé littéraire d’inclusion, ce déclin est décrit dans la dernière partie de l’ouvrage avec l’émergence d’explosifs d’un type nouveau. Entre ces parties extrêmes, l’essentiel des contenus porte sur l’Europe, sa situation politique, militaire et scientifique ainsi que ses aventures coloniales de la fin du moyen âge au 19ème siècle. Les auteurs y abordent principalement les questions suivantes : quelles sont les relations entre l’Etat et la production d’armement ? Comment la recherche, le développement, la production et la vente sont-ils conduits et par qui ? Ils décrivent au passage l’interaction entre les politiques, les industriels, les scientifiques et les militaires.
En ce qui concerne la relation de ces matières explosives avec l’Etat en quête de puissance, l’ouvrage fait apparaître la capacité à accéder aux matières première par leur commerce, leur transport et leur traitement sous la conduite de l’Etat comme un facteur décisif de l’accès à la puissance.
Ainsi la contribution de l’éditeur fait-elle de la production et le commerce des matières premières qui composent la poudre une « commodity of empire ». Si l’Angleterre a connu un tel succès colonial aux 18ème et 19ème siècles, c’est parce qu’elle a réussi à couper l’approvisionnement de ses concurrents en salpêtre aux Indes et grâce au soin qu’elle a accordé à son commerce. L. MARTENSSEN, pour la Suède, démontre que la puissance de ce pays au 17ème siècle fut liée au développement de fabriques de poudre mais sans parvenir à l’autosuffisance, ce qui constitua finalement un important problème. J. M. PEREIRA BRANCO de MASCARENHAS, encore, décrit le développement concomitant de la puissance coloniale portugaise et des fabriques de poudre pour soutenir la flotte et les garnisons. Au 16ème siècle, l’approvisionnement en Inde était facile et la population capable d’y travailler. Au Brésil, les colons développèrent sur place des fabriques utilisant la main d’oeuvre servile et adoptant les technologies les plus récentes. Par contre, W. PANCIERA attribue en partie les déboires militaires de Venise dans la seconde moitié du 16ème par la difficulté de se procurer le précieux minerai.
1 On notera d’ailleurs une page inhabituelle de remerciements aux soutiens académiques et financiers du projet, y compris une entreprise du secteur.
Cela démontré, la manière dont la recherche et le développement d’une arme sont conduits par l’Etat, les scientifiques, les industriels et les militaires devient essentielle. A cet égard, l’ouvrage montre d’abord que l’idée que l’on se fait des théories en vogue (physiocrates, mercantilisme, libéralisme…) et la façon de l’appliquer contribuent au succès ou à l’échec d’une entreprise de recherche.
Dans cette veine, T. KAISERFELD montre comment un processus de réformes fiscales et ses conséquences sur les paysans qui vivaient de l’exploitation des ressources locales en salpêtre participèrent au déclin de la puissance suédoise à la fin du 18ème et au début du 19ème siècles. A propos de l’Egypte napoléonienne et du règne de Muhammad Ali, P. BRET montre que l’empereur ne parvint pas à une production de poudre totalement satisfaisante dans la mesure où les technologies transférées étaient périmées. Suivant ses conceptions de la modernisation de son pays, le sultan, lui, y arriva en couplant ce développement avec l’éducation de la main d’oeuvre.
Capitale également, dans le succès d’un processus de recherche, la façon dont le milieu scientifique et technique travaille en réseaux et / ou transfère les technologies, parfois en relation avec l’existence d’écoles ou de corps d’ingénieurs. D. H. STAPLETON donne l’exemple d’un transfert du know-how de la « Régie des poudres et salpêtres » créée en France en 1775 sous la direction de Lavoisier vers les Etats-Unis par l’émigration de la famille du Pont dans le contexte révolutionnaire. Il resta pourtant en contact constant avec la réflexion française en la matière via son père et ses anciens condisciples. Par contre W. S. CURTIS raconte comment G.W. Rains, à qui les Sudistes demandent de fabriquer de la poudre en toute hâte lors de leur sécession, va chercher ses idées chez les ingénieurs britanniques mais les modifie selon les nécessités de l’heure. La poudre, produite certes rapidement et en quantité importante, s’avère de moindre qualité que celle des Nordistes. Plus classiques, les contributions de B. D. STEELE, S. H. MAUSKOPF et R. AMIABLE illustrent le « dialogue » entre scientifiques européens et artilleurs en vue de résoudre les problèmes du moment, fabriquer une munition pour canons plus gros ou produire une poudre sans fumée.
A force d’entendre parler de missiles nucléaires ou d’avions supersoniques, on en vient à oublier que, des siècles durant et jusqu’à l’aube du 20ème siècle, les génies mécanique ou chimique fondaient les technologies de pointe et la poudre à canon, la suprématie militaire et l’accès à la puissance. Outre l’approche politique et militaire de l’armement, cet ouvrage consacre un large espace à l’analyse des processus d’innovation dans ce domaine. Les articles touchent donc tant à l’histoire des sciences et techniques qu’à son contexte politique, militaire, économique, colonial… et à un enjeu profondément actuel : l’accès aux technologies militaires de pointe pour ceux qui veulent peser quelque chose dans la politique mondiale.

Bastable

BASTABLE (M.J.), Arms and the State. Sir William Armstrong and the remaking of British naval power, 1854 – 1914, Aldershot, Ed. Ashgate, 2004, 300 p. ISBN 0 7546 3404 3
A l’aube d’un siècle qui a reçu le surarmement en héritage du précédent, le secteur industriel des armements fait l’objet d’une bibliographie foisonnante mais rarement basée sur des sources d’archives par ailleurs pas toujours accessibles. On accueille donc avec satisfaction une étude historique fouillée sur le développement d’un complexe militaro-industriel. En racontant l’histoire des rapports entre l’Etat britannique et W. Armstrong de 1854 à 1914, le travail de Marshall J. BASTABLE apporte divers éléments de réflexion utiles pour la recherche historique dans ce domaine. Ils ne sont pas tous neufs mais la qualité de la recherche permet d’en démontrer la pertinence.
– L’homme – clé d’un secteur industriel : l’ingénieur que ses projets scientifiques et techniques ont amené aux affaires et au management. Poussé vers le droit par un père introduit dans les affaires et en politique alors que la Grande-Bretagne est à la pointe de la première révolution industrielle, Armstrong s’oriente vers la mécanique. Il est d’abord passionné par les sciences, ses machines et les problèmes techniques qu’elles résolvent. Sa capacité d’innover est sa principale source de succès.
– L’entrepreneur est ici considéré comme initiateur de projets auprès de l’Etat et médiateur entre les scientifiques et les autorités. A partir d’un événement déclencheur – la lecture dans le presse, en 1854, d’articles relatifs au manque d’artillerie dans la guerre de Crimée – et sa vie durant, Armstrong propose un projet aux autorités et réussit à l’imposer grâce à des contacts avec les élites sociales et politiques qu’il ne cesse de cultiver et de mettre en oeuvre jusqu’à sa mort, en 1900.
– Les débuts de la dualisation des technologies ne sont pas récents, comme on le lit parfois. Armstrong se lance dans la production militaire à partir de ses compétences en génie civil. Sa société s’appuie constamment sur plusieurs activités issues d’applications différentes de la mécanique et de la métallurgie. Illustrant la fécondité des rapports entre recherches civiles et militaires, il contribue à un renouvellement technologique en cours (bateaux en acier, propulsés par la vapeur…) dans une industrie des armements sclérosée. Par là, il apporte de profondes modifications dans la conception des vaisseaux de guerre, de leur armement et de la façon de les utiliser.
– La commercialisation des armes. Comprenant dès 1863 qu’il n’est pas bon de dépendre entièrement d’un seul client, il ouvre la porte à la marchandisation des armes pour assurer la pérennité de son entreprise et rompt l’emprise monopolistique de l’Etat dans le secteur. Dès la fin du 19ème siècle, fabriquer des armes devient un business à l’échelle mondiale. Un réseau d’agents « locaux » vend les « produits » de l’entreprise aux Etats – Unis, en Turquie, en Italie ou en Europe centrale … mais aussi en Chine et en Amérique du Sud.
– Les facteurs à l’origine d’une réussite industrielle en dépit de la crise économique (fin 19ème s.). A cette époque, de nombreuses guerres en Europe et dans le monde, motivées par le nationalisme des élites et des peuples et/ou l’impérialisme des grandes puissances, accroissent la demande en armements, notamment en canons et navires de guerre produits par Armstrong. Londres est une place diplomatique et militaire de premier rang où les contacts sont plus nombreux qu’ailleurs. L’accès aux élites sociale et politique – notamment au Parlement ou dans la machinerie de l’Etat – est favorisé par des collaborateurs de provenances diverses et parfois de talent : constamment à la recherche d’innovateurs, il s’adjoint des Siemens et des Vavasseur. Grâce à ses premiers succès au sein de la Navy, sa réputation et son audience vont s’accroissant.
– La naissance d’un complexe militaro – industriel. La période qui va de 1880 à 1914 voit Armstrong réorganiser son outil industriel, entrer dans des partenariats avec d’autres firmes… Produisant de nouveaux armements, fruits des évolutions technologiques récentes et donc moins chers que le matériel concurrent, il remplace partiellement les ateliers royaux de fabrication d’armes par sa supériorité technologique et industrielle et contraint le War Office et l’Amirauté dont il pénètre les rouages à travailler avec les firmes privées, avec le soutien intéressé de la Trésorerie. Ce faisant, il contribue à réorganiser la politique militaire britannique autour de la Marine, considérée comme le meilleur outil pour défendre la Grande-Bretagne et l’Empire.
Au terme de son parcours, BASTABLE est en mesure d’intervenir dans un débat historiographique ancien: qui, de l’Etat ou des fabricants d’armes, portent la plus lourde responsabilité dans les origines de la première guerre mondiale? L’auteur estime que l’Etat britannique, poussé par les progrès techniques a dû augmenter les budgets navals afin de garder la suprématie face à la France et l’Allemagne grâce à des armes toujours plus performantes. Il a ainsi lié sa politique étrangère à l’évolution des technologies militaires et l’a rendue d’autant moins contrôlable par les moyens diplomatiques que des liens de plus en plus étroits se sont formés entre la diplomatie et Armstrong en particulier, les fabricants d’armes en général.
Malgré une bibliographie exclusivement anglo-saxonne qui nuit à toute approche comparative avec d’autres industriels des armements de l’époque, Schneider ou Krupp par exemple, et une analyse plus technique et industrielle que politique ou sociale du sujet (si ce n’est les deux derniers chapitres), M. J. BASTABLE offre une contribution importante à l’histoire des armements et à la compréhension du secteur industriel qui les produit, une histoire fouillée d’une entreprise britannique importante de la seconde moitié du 19ème siècle et une vision propre du poids des armes dans les origines de la guerre de 14-18.
Pascal Deloge (Université Catholique de Louvain-La-Neuve)

Lorenzen

LORENZEN (Till), BMW als Flugmotoren hersteller, 1926-1940. Staatliche Lenkungsmassnahmen und unternemerische Handlungspielraüme, (Perspektiven. Schriftenreihe des BMW Group – Konzernarchiv, 2), R. Oldenburg Verlag, München, 2008, 528 p. + XII.

Pour ceux qu’intéresse une histoire de l’Allemagne nazie sortant des sentiers battus et que la langue universitaire allemande ne rebute pas, voici un travail à lire. Il porte sur un sujet des plus excitants: quelle était la marge de manœuvre entrepreneuriale d’un groupe comme BMW, en particulier sa branche motoriste, face au pouvoir nazi? Continuer la lecture de Lorenzen