Trischler et Walker

TRISCHLER (Helmuth) et WALKER (Mark), Eds, Physics and politics. Research and support in twentieth century Germany in international perspective, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 2010, 285 pp.
A l’heure où les scientifiques passent un temps de plus en plus considérable à remplir des dossiers pour obtenir des fonds et où l’on pourrait – dans certains cas, au moins – se poser la question de l’indépendance de la recherche vis-à-vis des Etats ou des organisations internationales, voici un livre qui traite des rapports de l’Etat et de la recherche sur un court vingtième siècle (années 1920 – 1970), en Allemagne et à propos de la physique. L’Allemagne de ces années-là n’est assurément pas n’importe quel pays, en ce qui concerne cette discipline notamment, dans ces temps où elle changea souvent de régime. Certes, on pensera aux recherches organisées sous les Nazis. Mais le présent livre se focalise davantage sur l’après 1945 et nous apporte donc des informations moins connues dans un champ historiographique pourtant ancien. Des années 1930 aux décennies 1950 / 1960 : rupture(s) ou continuité(s) ? La recherche change-t-elle avec les régimes ou passe-t-elle indifféremment à travers ce qui ne serait que circonstances ?
A travers une dizaine de contributions signées par des historiens des sciences allemands et anglo-saxons surtout, et traitant de questions aussi diverses que le développement de la biophysique, de la physique nucléaire ou des lasers, le rapport des scientifiques à l’idéologie, leur conception du rôle sociopolitique qu’ils jouent, la comparaison entre les cas allemand, ukrainien, japonais et chinois…, on obtient pourtant un livre très cohérent et donc très lisible. Une somme de recherches historiques innovantes, toutes solidement fondées sur les sources et la littérature existante en allemand et en anglais, principalement, contenant notes nombreuses et bibliographies abondantes.
Une institution fait particulièrement l’objet de la curiosité des auteurs, y compris ceux qui s’expriment sur des pays étrangers à l’Allemagne mais dans une optique résolument comparative : la Fondation allemande pour la science. La collection, « Beitrage zur Gechichte des Deutschen Forschung Gemeinschaft », dans laquelle le livre est publié est d’ailleurs consacrée à son histoire. Elle constitue le produit d’un programme de recherche scientifique poursuivi depuis 2000, à l’origine d’une vingtaine d’événements parmi lesquels un colloque de la Société Max Planck qui donne son contenu au présent ouvrage. Cela avec le soutien de l’institution étudiée dont le rôle déterminant est souvent souligné.
Dans ce livre, le physicien apparaît parfois comme un acteur discret mais réel de la scène politique et sociale. En général, les relations entre les physiciens et l’Etat allemand sont harmonieuses, à quelques exceptions près. Chacun y trouve un bénéfice. On penche donc vers la continuité. Mais ce modèle semble moins pertinent dans les régimes communistes ou au Japon. Le modèle serait-il propre à l’Allemagne ou à l’Occident et ses régimes libéraux ?
Quel est donc le rapport du scientifique à l’idéologie ? Après 1945, les physiciens allemands se seraient auto-dénazifiés par volonté d’apparaître politiquement asexués, de prendre distance avec la politique et l’idéologie. Le même réflexe est constaté chez leurs collègues du Japon, renforcé par le traumatisme de Nagasaki et Hiroshima. Cette recherche de « neutralité », d’autres auteurs en soulignent la difficulté en période de guerre froide : chacun fut amené à choisir un camp. Les chercheurs chinois, quant à eux, ont souscrit à un techno-nationalisme imposé par le régime.
Ce rêve de distanciation est-il réaliste ? La problématique envisagée amène aussi à voir comment la politique détermine la recherche. Ainsi, l’Allemagne en revient à une certaine « normalité » dans la 2ème phase du développement de la Big Science. C’est-à-dire la nécessité de choisir les champs de recherche à privilégier en fonction des contraintes budgétaires qui s’exercent désormais. L’Etat, à ce moment, se fait plus indépendant de la communauté scientifique et ses divas pour établir ses propres critères de choix et d’évaluations.
Outre le nerf de la guerre, la guerre froide doit aussi être prise en compte en ce qui concerne les années étudiées dans l’ouvrage. La collaboration de beaucoup à la recherche nucléaire appliquée au civil et au militaire, bien connue de l’historiographie, ainsi que la lutte de certains contre la bombe atomique en illustrent évidemment l’influence sur la communauté scientifique. Le manifeste des 18 de Göttingen en avril 57, les prises de position de Joliot-Curie… éclairent cette problématique, de même que le cas du laser.
Des champs de recherche naissent aussi de la relation entre physique et autres disciplines scientifique ou technologie, comme il est classique de la constater. Par exemple, les laboratoires et la technologie de la recherche donnent à la physique un point de contact avec la médecine et la biologie et naissance à la biophysique.
Aux confins de la communauté scientifique et du monde politique, enfin, on voit aussi apparaître le scientifique influent qui trouve des relais dans les médias et chez les dirigeants. Il semble bien que W. Heisenberg et Gerlach (vice-président de la DFG) aient joué ce genre de rôle au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le premier était devenu une sorte de porte-parole de la communauté scientifique allemande dans les années 1950. Son influence connait ensuite une éclipse lorsque les rivalités s’exacerbent avec les restrictions budgétaires et la nécessité de procéder à des choix.
Par son sérieux et l’intérêt de ses contenus, ce livre retiendra l’attention de tous ceux qui cherchent à comprendre le fonctionnement de nos sociétés occidentales et contemporaines et notamment de leur « gouvernance », ce concept à la mode.