Pestre

PESTRE (Dominique) (dir.), Deux siècles d’histoire de l’armement en France. De Gribeauval à la force de frappe.- Paris : CNRS Editions, 2005.

La publication des actes d’un colloque est toujours une occasion de se remettre à la page dans un domaine de recherche et de renouveler sa réflexion quant à la question abordée. L’histoire des armements est à la croisée de maints chemins importants de la recherche historique : l’histoire des guerres, celles des sciences et des techniques mais aussi celle des entreprises ou encore l’histoire nationale, ici la France principalement.
C’est encore l’occasion de faire un tour partiel des chercheurs actifs dans le domaine. Dans cette approche pluridisciplinaire, les historiens et dans une moindre mesure les économistes se taillent la part du lion. En ce qui concerne la discipline historique, les spécialistes représentés viennent de l’histoire économique ou de celle des sciences. Les travaux proposés sont ceux de professeurs confirmés ou de docteurs et doctorants, essentiellement français.
Notons encore que via D. PESTRE, son président, il s’agit encore d’une initiative du CHARME, le comité pour l’histoire de l’armement. Soutenu par le Ministère français de la Défense, il propose de nombreuses études depuis 1998. On a déjà noté, par exemple, HAMIOT (Jean) et HEBERT (Jean-Paul), Histoire de la coopération européenne dans l’armement, 2004, également parus aux éditions du CNRS Histoire.
Ce dernier ouvrage procédait par études de cas. Celui-ci est davantage thématisé et porte principalement sur la France, une des nations qui comptent en matière de conception, production et vente d’armes en Europe et dans le monde. Plus que le précédent, il aborde la longue durée. Il insiste encore en y consacrant une partie sur le lien entre guerres et innovation, le rapport entre l’Etat et les entreprises avant de rappeler le rôle de certaines catégories d’hommes.
Après l’article de J. de LAROSIERE consacré à Gribeauval, précurseur dont l’auteur veut montrer la modernité, la contribution de P. BRET plonge le lecteur dans les périodes prérévolutionnaire et révolutionnaire pour expliquer la naissance en France d’une technocratie appelée à gérer le développement des armements. Issue des grandes écoles, elle influence ce processus durant tout le 19ème siècle et encore après dans le sens d’une attention particulière accordée aux armes « savantes » (B. BELHOSTE). Trois exemples de cet intérêt sont donnés par D. BAYART, C. FONTANON et S. SOUBIRAN.
La seconde partie de l’ouvrage commence par une réflexion de D. PESTRE sur l’historiographie des rapports entre sciences, universités et complexe militaro-industriel. Après avoir débuté dans les années ’80 en étudiant les conditions dans lesquelles physiciens et biologistes ont participé à des programmes de recherche dans l’armement et les répercussions que cela a pu avoir en retour sur leur pratique professionnelle et leur rôle socioculturel, les chercheurs se sont tournés depuis quelques années vers la façon dont les mathématiques, l’informatique et les sciences sociales sont progressivement intervenues dans la gestion et la conception de la guerre, avec le développement d’outils comme la théorie des jeux par exemple.
Par des études plus précises, G. HECHT et P. EDWARDS, L. SEBESTA et B. FAILLES posent ensuite la question de la relation du technique et du politique, cherchent à savoir qui précède l’autre au niveau de l’impulsion dans la recherche et le développement d’armes nouvelles, comment elles interagissent…
L. SEGRETO nous offre en début de 3ème partie une autre réflexion que celle de D. PESTRE sur l’histoire de l’armement. Il veut montrer comment on est passé d’une vision influencée par des jugements moraux ou des considérations politiques sur ce secteur industriel à une autre, liée à la diplomatie et aux relations internationales. Il veut démontrer que celles-ci n’ont pas le premier rôle dans la détermination de leur stratégie par les industriels de l’armement mais bien des considérations purement économiques. Et de prendre ses exemples dans la longue durée et l’histoire de groupes comme Armstrong Vickers, Schneider, Krupp voire Skoda. Les contributions d’A. MOUTET, P. RIGAIL et J. PLAZENET montrent pourtant dans des exemples pris au 20ème siècle comment l’industrie française de l’armement a aussi agi en fonction de grandes crises internationales. R. BELLAIS et G. LE BLANC rappellent en outre le poids de l’Etat sur le secteur via les dépenses militaires et la politique industrielle. Sans doute contexte international et grandes logiques industrielles conjuguent-ils leurs actions, le reste dépendant de la façon dont les acteurs s’y adaptent en travaillant ensemble (M.-D. SEIFFERT).
En apportant des études sur la mythologie des « marchands de canons » (J.-M. MOINE), le rôle des ingénieurs allemands dans l’industrie française d’armement après 1945 (D. BOHNEKAMP) et la culture ouvrière dans les arsenaux (à la fin du 20ème ; F. BARNIER), cette dernière partie apparaît moins problématisée.
L’armement, D. PESTRE le rappelle d’entrée de jeu dans l’introduction constitue un sujet qui procède de deux champs de recherche considérés l’un et l’autre comme manquant de noblesse par nombre d’universitaires : l’histoire de la technologie et l’histoire militaire. Par les problèmes soulevés, il est pourtant au coeur de nos sociétés : quels sont les liens entre innovations technologiques civiles et militaires ? Science, université et défense ? Etat et entreprises ? Armement et guerre… ? Comment évaluer les coûts et les profits de l’armement pour une société, une nation, un secteur industriel et ceux qui le dirigent… ? Dans le parcours qui voit s’associer le militaire, le savant et l’industriel pour la défense nationale, les enjeux sont importants et de natures multiples. Qui induit quoi ? Qui contrôle le processus ? Comment ? Avec quels effets sur les uns et les autres ? Il y a donc beaucoup à comprendre dans cette histoire-là et le présent ouvrage, s’il n’a évidemment pas les avantages de la synthèse, contribue à lever quelques coins du voile.