Magda Adam

Adam (Magda), The Versailles System and Central Europe, Aldershot, Ed. Ashgate, 2003, 383pp. ISBN 0-86078-905-5
A l’heure de l’élargissement de l’Union aux anciens pays communistes d’Europe de l’Est et alors que beaucoup, même parmi les historiens, restent largement ignorants de ce que fut l’histoire de ce sous-continent et de ses peuples, voici un livre qui nous éclaire sur les conséquences des traités du premier après-guerre dans les états successeurs de l’empire des Habsbourg et qui nous montre l’attitude des puissances occidentales, française en particulier, à leur égard. Cela fait quelques bonnes raisons de le lire.
Conformément aux principes de la collection « Variorum collected studies series » des éditions Ashgate, l’ouvrage proposé ici rassemble 16 écrits de l’auteur publié depuis 30 ans sur les traités du premier après-guerre et leurs conséquences en Europe centrale jusqu’à la veille de la deuxième guerre mondiale. A priori, son intérêt ne réside donc pas dans la nouveauté du propos mais dans le fait d’avoir rassemblé en un seul volume des travaux éparts et pas tous faciles à trouver car repris dans les actes de colloques ou dans des revues d’Europe de l’Est disponibles dans les bibliothèques spécialisées seulement. Le fait d’avoir organisé ces contributions en trois parties portant sur la conception des traités, leur traduction dans les faits et finalement leur faillite ne donne pas au tout la cohérence d’une synthèse, malgré l’ajout d’une préface. Ni la possibilité d’aborder systématiquement tous les aspects du gâchis politique vécu dans l’ancien empire d’Autriche – Hongrie durant l’entre-deux-guerres. Il s’en dégage néanmoins une vision propre : celle d’une historienne réputée internationalement, spécialiste de ces questions et issue de la région concernée.
Les premiers projets des leaders européens et américains à l’égard de l’empire d’Autriche-Hongrie pendant la guerre 14-18 consistaient à le conserver. Le président américain Wilson, en particulier, défendait l’idée d’une fédération. Mais lorsque l’allié russe disparut et quand il apparut que l’Autriche – Hongrie refuserait de signer une paix séparée, les opposants au maintien de l’empire sous quelque forme que ce soit l’emportèrent et les mouvements nationalistes virent leurs thèses davantage rencontrées. Pour ces raisons et à cause de la méthode de travail qui prévalut à Paris, la création des états « successeurs » tint davantage compte des intérêts des grands que de la réalité ethnique dans la région, du principe hautement proclamé d’autodétermination ou de la viabilité économique de l’ensemble. Les accords de Trianon créèrent de profondes amertumes, alimentant à leur tour de puissants nationalismes ainsi que des divisions internes et les nouveaux états, vainqueurs et vaincus, ne parvinrent pas à coopérer. Quand la France, par un revirement politique, voulut se rapprocher de la Hongrie et favoriser à nouveau une fédération dans le but de préserver sa sécurité à la fois contre l’Allemagne et la Russie, elle se heurta tant aux ambitions britanniques et italiennes qu’aux craintes des voisins de la Hongrie.
Sitôt l’existence des états successeurs entérinée par les traités, en effet, de nouveaux projets de fédération, de confédération ou d’intégration économique se développèrent dans le bassin danubien. Ils n’aboutirent pas faute de réalisme de leurs auteurs et en raison de la situation créée par le tracé des frontières. Alors, la France et la Grande-Bretagne voire l’Italie, réalisant l’état de balkanisation de la région et souhaitant y jouer leurs propres cartes, échafaudèrent de nouveaux plans pour le bassin danubien. Mais les états intéressés les rejetèrent par crainte de concessions à envisager, d’inégalités entre les partenaires dans les systèmes projetés, de retourner à leur ancienne soumission ou de voir stabilisée par ce biais une situation dont ils voulaient la révision. Ainsi la confédération danubienne à but économique promue par la France avec l’appui de la Hongrie échoua au profit d’une Petite Entente (Tchécoslovaquie, Yougoslavie et Roumanie) à but politique et militaire, regroupant des états vainqueurs contre la Hongrie vaincue. Elle ne déboucha jamais sur un véritable ordre en Europe centrale ni sur
une harmonie politique profonde entre ses membres. Ces échecs répétés menèrent les grands états, comme la France par exemple, à signer des accords (avec la Tchécoslovaquie) qu’ils n’étaient pas prêts à respecter. On sait l’usage qu’Hitler fit de ces conflits internes et de ce désintérêt.
En mettant l’accent sur le politique, Briand semble donc avoir été le premier à sortir de cette vision en donnant sa place à l’Europe centrale dans son projet d’intégration européenne. Poussés par la crise économique et malgré leurs réticences à la coopération politique, les états danubiens se montrèrent plutôt favorables au projet. Mais les puissances occidentales le rejetèrent. Ici encore, il faut parler d’occasion manquée non seulement pour l’unification de l’Europe mais aussi pour la situation dans le bassin danubien. Par la suite, les initiatives parisiennes pour fédérer la région ne furent plus motivées que par la rivalité avec les autres grandes capitales européennes. Outre l’opposition de Rome et Berlin, le plan Tardieu fut rejeté par la plupart des gouvernements de la région. Hitler, arrivé au pouvoir en Allemagne, n’eut plus qu’à exploiter le vide laissé par la France et l’Angleterre et les revendications des « Allemands de l’étranger » en noyant ses intentions dans un discours rassurant de coopération pacifique. La réoccupation de la Rhénanie et la naissance de l’Axe achevèrent de pousser les états danubiens vers l’apaisement, voie dans laquelle Londres et Paris s’étaient également engagées, avec comme conséquence à moyen terme le démantèlement du système de Versailles en Europe centrale.
A quand, finalement, remonte cette balkanisation de la région? Si l’auteur considère que le traité de Trianon a remplacé un Empire économiquement uni par une mosaïque d’états peu viables sans une coopération entre eux dont ils ne voulurent pas, la première guerre mondiale n’a-t-elle pas éclaté sur fond de crises balkaniques et les nationalismes d’origines ethniques ont-ils attendu le traité de Trianon pour développer leurs effets centrifuges ? N’est-ce pas surestimer l’unité de « la monarchie dualiste » et charger encore la barque déjà bien lourde des traités de Paris en déchargeant celle des leaders régionaux, incapables de s’entendre ni d’identifier le pangermanisme hitlérien? A la lecture de l’ouvrage, il apparaît que le manque de solution à ce problème semble bien avoir résidé dans une absence de leadership : de la conception du système de Versailles à sa destruction par Hitler, les grands noms ne manquent pas mais bien un projet fédérateur, d’où qu’il vienne.
Ce livre a encore le mérite de rappeler, alors qu’un processus d’unification européenne est en cours par la voie de l’élargissement de l’Union Européenne, en quoi les puissances occidentales d’Europe ont souvent ignoré les réalités du centre du continent et s’y sont peu impliquées. Leurs projets d’hégémonie, de fédération régionale et finalement le refus de s’engager à Munich procédaient finalement d’une diplomatie traditionnelle, la recherche des intérêts des grands vainqueurs européens occidentaux et, corrélativement, d’une vision des peuples danubiens comme « l’autre que soi ». Seul Briand propose un projet d’Europe qui rassemble l’Est et l’Ouest de l’Europe. Les dirigeants des états successeurs eux-mêmes ne semblent pas avoir envisagé cette possibilité : étaient-ils en situation de le faire ? Décidément, cette division précède la création du rideau de fer.