J. G. Giauque

Jeffrey Glen Giauque, Grand designs and visions of unity. The Atlantic powers and the reorganisation of Western Europe, 1955- 1963, Chapel Hill, London, University of North Carolina Press, 2002, pp.326, ISBN 0-8078-2679-0 (cloth); 0-8078-5344-5 (pbk).
Cette année, la collection « The New Cold War History » dirigée par J. L. GADDIS, et les presses universitaires de Caroline du Nord nous offrent un ouvrage de J. G. GIAUQUE, portant sur les convergences et divergences entre l’Allemagne, les Etats- Unis, la France et la Grande- Bretagne en matière d’organisation des communautés européenne et atlantique de 1955 à 1963. Après un passage à l’université, l’auteur est entré au département d’état américain.
Largement issu d’une thèse de doctorat, le contenu du livre s’appuie sur un appareil critique développé. Un millier de notes justifient les affirmations contenues dans un texte de quelques deux cents cinquante pages. En effet, ce travail est basé sur un très large échantillon d’archives diplomatiques allemandes, américaines, anglaises et françaises et de papiers laissés par les hommes politiques de même nationalité. Il recourt encore aux sources éditées et aux mémoires publiés par nombre des principaux protagonistes de cette histoire.
Les travaux « secondaires » repris dans une bibliographie très fournie couvrent largement les apports des historiographies américaines, anglaises et françaises. Les historiens de langue allemande ne sont pas ignorés non plus.
Pour définir son terrain d’investigation, l’auteur a fait deux choix.
En matière de « grands desseins », il se concentre sur les quatre puissances atlantiques déjà citées. Les nations petites et moyennes ne sont pas prises en compte. Les desseins des grands et les relations entre eux sont l’objet de l’ouvrage.
L’auteur, en outre, focalise exclusivement son travail sur les leaders gouvernementaux, leurs conseillers et les diplomates, considérant qu’ils sont les auteurs et ceux qui mettent en oeuvre les grands desseins, objet du livre. Il s’agit d’histoire diplomatique. Pas d’interview, pourtant, de ceux de ces décideurs qui seraient toujours en vie.
L’auteur construit son livre sur un paradoxe et considère les rivalités au sein de l’Alliance atlantique comme facteur clé dans la formation de l’Europe occidentale et de ses institutions. Suivant cette thèse, il passe en revue les grandes questions de la construction européenne et atlantique à cette époque : les origines et la mise en place du marché commun (chapitre 1), le sort de l’AELE promue par les Britanniques (chapitre 2), le rapprochement franco- allemand (chapitre 3), les projets de communauté atlantique (chapitre 4), l’échec des plans Fouchet (chapitre 5), la candidature à la Communauté Européenne (chapitre 6) et la signature du traité franco- allemand (chapitre 7).
Dans l’ensemble de ces dossiers, l’auteur démontre une interaction constante des projets d’organisation de l’Europe entre les quatre puissances occidentales sans qu’aucune de celles- ci renonce à ses intérêts nationaux, d’où le développement de politiques contradictoires. Les Etats- Unis souhaitent renforcer l’Europe occidentale face au bloc de l’Est tout en lui refusant l’égalité, d’où un projet de communauté atlantique. La France du général De Gaulle rejette cette volonté hégémonique américaine pour imposer la sienne et, dans cette perspective, exclut la Grande- Bretagne d’une Europe intergouvernementale à laquelle Londres est pourtant favorable. D’où les plans Fouchet. Refusant en effet d’entrer dans une Europe supranationale, le Royaume- Uni cherche à torpiller à la fois l’Europe supranationale des Six et le leadership français. D’où le projet d’AELE et sa première candidature au marché commun. Quant à l’Allemagne, elle est favorable à tout ce qui peut l’encrer dans le bloc de l’Ouest et en favoriser la cohésion. Avec pragmatisme et en grande partie à cause des
relations personnelles entre De Gaulle et Adenauer, elle se rapproche ainsi de la France, allié plus solide que l’Angleterre face aux pressions soviétiques et partenaire dans l’Europe des Six.
Si bien qu’en 1963, la construction d’une Europe plus unie est bloquée pour quelques temps faute de confiance entre les partenaires. De Gaulle, isolé de ses partenaires par sa « victoire » contre la candidature anglaise et son anti- américanisme, se lance dans une politique unilatérale, tant à l’égard de l’Est que de l’Ouest et ce, malgré un axe franco- allemand qui ne porte ses meilleurs fruits que dans les années ’70. Jusqu’au départ du général, la Grande- Bretagne voit ses possibilités d’influence réduites à néant par le veto français contre sa candidature alors que sa relation spéciale avec Washington s’avère décevante.
Le travail de J. G. Giauque se révèle agréable à lire et offre aux lecteurs d’intéressantes explications, au niveau diplomatique, à propos de l’échec de l’Europe politique dans les années ’60 et depuis. Sans doute donne- t- il encore matière à réfléchir sur la recherche actuelle d’une telle unité, dans la mesure, notamment, où l’opposition entre l’Est et l’Ouest n’apparaît pas dans son ouvrage comme un facteur déterminant des échecs subis au début des années ’60.