Deadly cultures

WHEELIS (M.), ROZSA (L.), DANDO (M.), Eds, Deadly cultures. Biological Weapons since 1945, Cambridge (Mass.), Londres, 2006, 479 p. + XI ISBN 0-674-01699-8.
Derrière un titre de roman à suspense, « Cultures mortelles », se cache une étude académique sur les armes biologiques de la seconde guerre mondiale à nos jours. Financée par l’OTAN et la Carnegie Corporation, elle part du constat posé par des experts internationaux en armements biologiques, les éditeurs : il manque une approche historique du sujet. Or, celui-ci est actuel puisqu’ils font partie des « armes de destructions massives » évoquées pour justifier l’attaque du régime de Saddam Hussein.
L’ouvrage est donc mis en chantier par des politologues et des biologistes essentiellement. Quelques contributions reposent néanmoins sur des sources primaires. A sa manière, c’est aussi le cas d’un papier sur l’Irak aux conclusions des plus orthodoxes, appuyé sur des documents issus de… la CIA, du Sénat américain ainsi que des Nations Unies. En matière de sources, l’ouvrage souligne les effets contradictoires de la recherche du secret ou de la transparence sur la documentation disponible ainsi que les limites du travail de renseignement en matière d’armement biologique. Et – élément de la controverse des années 2001 et suivantes sur l’efficacité des services de renseignements aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne – d’invoquer le caractère dual (et donc difficile à distinguer) des recherches biologiques, leur haut niveau de secret et un travail d’analystes consistant à prévoir le pire. Est-ce tout à fait spécifique à ces armes ? Maints auteurs, en tous cas, travaillent à partir de sources officielles. Sur les 80 pages de notes, enfin, la bibliographie est parfois si rare et toujours si spécifique que la contextualisation en souffre (l’histoire des armements, des politiques et stratégies des gouvernements étudiés…).
Les études sur l’avant 1945 ont été réalisées par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), E. GEISSLER et J. ELLIS van COURTLAND MOON, historien et auteur d’un très riche chapitre relatif aux programmes américains. Cet ouvrage entend offrir une suite à ces travaux.
Il envisage d’abord l’activité des différents états qui ont développé un programme de recherche et de production d’armes biologiques dès 1945 (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, France, URSS et bloc de l’Est) jusqu’aux années ’60 et ’70 puis de l’Irak et de l’Afrique du Sud qui en développèrent par la suite. Chacune de ces contributions rassemble nombre d’informations peu connues sur les débuts, la fin et les motivations de ces entreprises. Chacune contient aussi des éléments similaires comme, par exemple, une carte des laboratoires de recherche ou un tableau des types de recherches menées. Alors les allégations d’utilisation par les Etats ou des groupes terroristes viennent prolonger la chronologie jusqu’à nos jours.
A travers ce parcours, les auteurs entendent montrer que les anciennes puissances de la seconde guerre mondiale – sauf les vaincus, bien entendu –ont tôt ou tard poursuivi leur quête parce que l’arme biologique appartenait à la catégorie des nouveaux équipements susceptibles de donner à leur possesseur la possibilité de forcer la décision en cas de conflit futur. La même priorité lui fut donc accordée qu’aux programmes chimiques ou nucléaires. Mais ces derniers s’avérèrent décisifs et leurs produits entrèrent dans les plans militaires de même que dans les doctrines. Alors, la recherche sur les armes biologiques fut réorientée au tournant des années ’50 et ’60 vers d’autres effets (sabotage, effets psychologiques…) que ceux initialement envisagés.
Dans ce contexte, Londres proposa de prolonger les accords signés à Genève en 1925 pour interdire l’usage des armes biologiques en vue de les éradiquer tout à fait. Sur refus américain, le Chemical Warfare fut exclu de la convention négociée de 1969 à 72 et signée le
26 mars 1975. De cette date à 2005, les signataires de cet instrument passèrent de 16 à 155, ce qui n’empêcha pas l’URSS puis la Russie – et les Etats-Unis sur le plan « défensif » – de poursuivre leurs programmes ni l’Irak et l’Afrique du Sud de s’y lancer en vue de faire face au risque d’utilisation de cette arme en Angola pour l’une et pour accroître sa puissance militaire au Moyen Orient pour l’autre.
Cette interprétation de la chronologie et le plan assez « classique » de l’ouvrage reposent sans doute sur la supposition que ces programmes sont essentiellement déterminés par la perception de la menace et suscités par l’Etat. S’il n’est pas question de minimiser ce dernier acteur et si le débat n’est pas exclu des faits établis et de leur interprétation, l’interaction entre décideurs politiques, militaires, scientifiques et industriels n’est guère envisagée dans ces pages. Quid de la rivalité des laboratoires, de leurs interconnexions, de leur influence ? Des industriels et de la nécessité pour eux de conquérir de nouveaux marchés par de nouveaux produits, rentabilisant ainsi les frais de recherches ou encore de maintenir un outil existant créé lui aussi après force investissements ? Des utilisateurs militaires, de leur vision juste ou non de la menace ou de leur volonté (ou non) de préserver des budgets élevés pour leur département ? Quelle fut l’action d’acteurs internationaux comme l’OTAN ou le pacte de Varsovie dans la course aux armements biologiques ? De la compétition entre Américains, Britanniques et Canadiens (cette coopération est évoquée) avec leurs partenaires atlantiques (français, entre autres) dès les années ’50… ? Quelles personnes ou groupes de personnes ont joué un rôle dans cette évolution et pourquoi ?
Par cet ouvrage intéressant et fondateur, le travail d’analyse historique est donc balisé. L’analyse est entamée mais non achevée. Le besoin de mettre les problèmes actuels en perspective et la possibilité de le faire sur base de sources primaires, au moins pour les périodes plus anciennes, sont démontrés. Il reste aux historiens à investir davantage ce champ de recherche.