Buchanan

BUCHANAN (B.J.), ed., Gunpowder, explosives and the State, Aldershot, 2005, ISBN 0-7546-5259-9, 425 p. + XXIII
Résultat de 10 ans de colloques en Europe, ce travail fait suite à un premier ouvrage intitulé « Gunpowder, the history of an international technology » paru en 1996 et rassemblant la même équipe d’une vingtaine de chercheurs au sein de l’International Committee for the History of Technology (ICOHTEC)1. Historiens des sciences et de l’économie mais aussi ingénieurs, physiciens ou chimistes issus du secteur industriel des explosifs ou enseignants universitaires ayant un intérêt pour l’approche historique de leur discipline y apportent tour à tour leur contribution.
Ecrire l’histoire, c’est notamment poser la question du début et de la fin des phénomènes où l’homme s’est impliqué. Le livre remonte donc à la Chine et surtout à l’Inde du 1er millénaire avant notre ère pour en arriver à la première guerre mondiale. Qui a inventé la poudre et quand ? En ce qui concerne la Chine, les premières formules datent du 11ème siècle avant J.-C. Leur histoire est connue sur base de sources fiables. Tel n’est pas le cas de l’Inde, selon I. A. KHAN et A. BHATTACHARYA pour des raisons historiques et culturelles : invasions, régressions scientifiques et techniques, destructions partielles ou totales des traces historiques, moindre précision à leur élaboration… Pour millénaire qu’il soit, ajoute R. A. HOWARD dans la partie introductive, l’art d’associer les ingrédients qui composent la « poudre noire » n’atteint son sommet qu’au 19ème siècle, juste avant d’être remplacé par d’autres technologies.
Par une sorte de procédé littéraire d’inclusion, ce déclin est décrit dans la dernière partie de l’ouvrage avec l’émergence d’explosifs d’un type nouveau. Entre ces parties extrêmes, l’essentiel des contenus porte sur l’Europe, sa situation politique, militaire et scientifique ainsi que ses aventures coloniales de la fin du moyen âge au 19ème siècle. Les auteurs y abordent principalement les questions suivantes : quelles sont les relations entre l’Etat et la production d’armement ? Comment la recherche, le développement, la production et la vente sont-ils conduits et par qui ? Ils décrivent au passage l’interaction entre les politiques, les industriels, les scientifiques et les militaires.
En ce qui concerne la relation de ces matières explosives avec l’Etat en quête de puissance, l’ouvrage fait apparaître la capacité à accéder aux matières première par leur commerce, leur transport et leur traitement sous la conduite de l’Etat comme un facteur décisif de l’accès à la puissance.
Ainsi la contribution de l’éditeur fait-elle de la production et le commerce des matières premières qui composent la poudre une « commodity of empire ». Si l’Angleterre a connu un tel succès colonial aux 18ème et 19ème siècles, c’est parce qu’elle a réussi à couper l’approvisionnement de ses concurrents en salpêtre aux Indes et grâce au soin qu’elle a accordé à son commerce. L. MARTENSSEN, pour la Suède, démontre que la puissance de ce pays au 17ème siècle fut liée au développement de fabriques de poudre mais sans parvenir à l’autosuffisance, ce qui constitua finalement un important problème. J. M. PEREIRA BRANCO de MASCARENHAS, encore, décrit le développement concomitant de la puissance coloniale portugaise et des fabriques de poudre pour soutenir la flotte et les garnisons. Au 16ème siècle, l’approvisionnement en Inde était facile et la population capable d’y travailler. Au Brésil, les colons développèrent sur place des fabriques utilisant la main d’oeuvre servile et adoptant les technologies les plus récentes. Par contre, W. PANCIERA attribue en partie les déboires militaires de Venise dans la seconde moitié du 16ème par la difficulté de se procurer le précieux minerai.
1 On notera d’ailleurs une page inhabituelle de remerciements aux soutiens académiques et financiers du projet, y compris une entreprise du secteur.
Cela démontré, la manière dont la recherche et le développement d’une arme sont conduits par l’Etat, les scientifiques, les industriels et les militaires devient essentielle. A cet égard, l’ouvrage montre d’abord que l’idée que l’on se fait des théories en vogue (physiocrates, mercantilisme, libéralisme…) et la façon de l’appliquer contribuent au succès ou à l’échec d’une entreprise de recherche.
Dans cette veine, T. KAISERFELD montre comment un processus de réformes fiscales et ses conséquences sur les paysans qui vivaient de l’exploitation des ressources locales en salpêtre participèrent au déclin de la puissance suédoise à la fin du 18ème et au début du 19ème siècles. A propos de l’Egypte napoléonienne et du règne de Muhammad Ali, P. BRET montre que l’empereur ne parvint pas à une production de poudre totalement satisfaisante dans la mesure où les technologies transférées étaient périmées. Suivant ses conceptions de la modernisation de son pays, le sultan, lui, y arriva en couplant ce développement avec l’éducation de la main d’oeuvre.
Capitale également, dans le succès d’un processus de recherche, la façon dont le milieu scientifique et technique travaille en réseaux et / ou transfère les technologies, parfois en relation avec l’existence d’écoles ou de corps d’ingénieurs. D. H. STAPLETON donne l’exemple d’un transfert du know-how de la « Régie des poudres et salpêtres » créée en France en 1775 sous la direction de Lavoisier vers les Etats-Unis par l’émigration de la famille du Pont dans le contexte révolutionnaire. Il resta pourtant en contact constant avec la réflexion française en la matière via son père et ses anciens condisciples. Par contre W. S. CURTIS raconte comment G.W. Rains, à qui les Sudistes demandent de fabriquer de la poudre en toute hâte lors de leur sécession, va chercher ses idées chez les ingénieurs britanniques mais les modifie selon les nécessités de l’heure. La poudre, produite certes rapidement et en quantité importante, s’avère de moindre qualité que celle des Nordistes. Plus classiques, les contributions de B. D. STEELE, S. H. MAUSKOPF et R. AMIABLE illustrent le « dialogue » entre scientifiques européens et artilleurs en vue de résoudre les problèmes du moment, fabriquer une munition pour canons plus gros ou produire une poudre sans fumée.
A force d’entendre parler de missiles nucléaires ou d’avions supersoniques, on en vient à oublier que, des siècles durant et jusqu’à l’aube du 20ème siècle, les génies mécanique ou chimique fondaient les technologies de pointe et la poudre à canon, la suprématie militaire et l’accès à la puissance. Outre l’approche politique et militaire de l’armement, cet ouvrage consacre un large espace à l’analyse des processus d’innovation dans ce domaine. Les articles touchent donc tant à l’histoire des sciences et techniques qu’à son contexte politique, militaire, économique, colonial… et à un enjeu profondément actuel : l’accès aux technologies militaires de pointe pour ceux qui veulent peser quelque chose dans la politique mondiale.