Bastable

BASTABLE (M.J.), Arms and the State. Sir William Armstrong and the remaking of British naval power, 1854 – 1914, Aldershot, Ed. Ashgate, 2004, 300 p. ISBN 0 7546 3404 3
A l’aube d’un siècle qui a reçu le surarmement en héritage du précédent, le secteur industriel des armements fait l’objet d’une bibliographie foisonnante mais rarement basée sur des sources d’archives par ailleurs pas toujours accessibles. On accueille donc avec satisfaction une étude historique fouillée sur le développement d’un complexe militaro-industriel. En racontant l’histoire des rapports entre l’Etat britannique et W. Armstrong de 1854 à 1914, le travail de Marshall J. BASTABLE apporte divers éléments de réflexion utiles pour la recherche historique dans ce domaine. Ils ne sont pas tous neufs mais la qualité de la recherche permet d’en démontrer la pertinence.
– L’homme – clé d’un secteur industriel : l’ingénieur que ses projets scientifiques et techniques ont amené aux affaires et au management. Poussé vers le droit par un père introduit dans les affaires et en politique alors que la Grande-Bretagne est à la pointe de la première révolution industrielle, Armstrong s’oriente vers la mécanique. Il est d’abord passionné par les sciences, ses machines et les problèmes techniques qu’elles résolvent. Sa capacité d’innover est sa principale source de succès.
– L’entrepreneur est ici considéré comme initiateur de projets auprès de l’Etat et médiateur entre les scientifiques et les autorités. A partir d’un événement déclencheur – la lecture dans le presse, en 1854, d’articles relatifs au manque d’artillerie dans la guerre de Crimée – et sa vie durant, Armstrong propose un projet aux autorités et réussit à l’imposer grâce à des contacts avec les élites sociales et politiques qu’il ne cesse de cultiver et de mettre en oeuvre jusqu’à sa mort, en 1900.
– Les débuts de la dualisation des technologies ne sont pas récents, comme on le lit parfois. Armstrong se lance dans la production militaire à partir de ses compétences en génie civil. Sa société s’appuie constamment sur plusieurs activités issues d’applications différentes de la mécanique et de la métallurgie. Illustrant la fécondité des rapports entre recherches civiles et militaires, il contribue à un renouvellement technologique en cours (bateaux en acier, propulsés par la vapeur…) dans une industrie des armements sclérosée. Par là, il apporte de profondes modifications dans la conception des vaisseaux de guerre, de leur armement et de la façon de les utiliser.
– La commercialisation des armes. Comprenant dès 1863 qu’il n’est pas bon de dépendre entièrement d’un seul client, il ouvre la porte à la marchandisation des armes pour assurer la pérennité de son entreprise et rompt l’emprise monopolistique de l’Etat dans le secteur. Dès la fin du 19ème siècle, fabriquer des armes devient un business à l’échelle mondiale. Un réseau d’agents « locaux » vend les « produits » de l’entreprise aux Etats – Unis, en Turquie, en Italie ou en Europe centrale … mais aussi en Chine et en Amérique du Sud.
– Les facteurs à l’origine d’une réussite industrielle en dépit de la crise économique (fin 19ème s.). A cette époque, de nombreuses guerres en Europe et dans le monde, motivées par le nationalisme des élites et des peuples et/ou l’impérialisme des grandes puissances, accroissent la demande en armements, notamment en canons et navires de guerre produits par Armstrong. Londres est une place diplomatique et militaire de premier rang où les contacts sont plus nombreux qu’ailleurs. L’accès aux élites sociale et politique – notamment au Parlement ou dans la machinerie de l’Etat – est favorisé par des collaborateurs de provenances diverses et parfois de talent : constamment à la recherche d’innovateurs, il s’adjoint des Siemens et des Vavasseur. Grâce à ses premiers succès au sein de la Navy, sa réputation et son audience vont s’accroissant.
– La naissance d’un complexe militaro – industriel. La période qui va de 1880 à 1914 voit Armstrong réorganiser son outil industriel, entrer dans des partenariats avec d’autres firmes… Produisant de nouveaux armements, fruits des évolutions technologiques récentes et donc moins chers que le matériel concurrent, il remplace partiellement les ateliers royaux de fabrication d’armes par sa supériorité technologique et industrielle et contraint le War Office et l’Amirauté dont il pénètre les rouages à travailler avec les firmes privées, avec le soutien intéressé de la Trésorerie. Ce faisant, il contribue à réorganiser la politique militaire britannique autour de la Marine, considérée comme le meilleur outil pour défendre la Grande-Bretagne et l’Empire.
Au terme de son parcours, BASTABLE est en mesure d’intervenir dans un débat historiographique ancien: qui, de l’Etat ou des fabricants d’armes, portent la plus lourde responsabilité dans les origines de la première guerre mondiale? L’auteur estime que l’Etat britannique, poussé par les progrès techniques a dû augmenter les budgets navals afin de garder la suprématie face à la France et l’Allemagne grâce à des armes toujours plus performantes. Il a ainsi lié sa politique étrangère à l’évolution des technologies militaires et l’a rendue d’autant moins contrôlable par les moyens diplomatiques que des liens de plus en plus étroits se sont formés entre la diplomatie et Armstrong en particulier, les fabricants d’armes en général.
Malgré une bibliographie exclusivement anglo-saxonne qui nuit à toute approche comparative avec d’autres industriels des armements de l’époque, Schneider ou Krupp par exemple, et une analyse plus technique et industrielle que politique ou sociale du sujet (si ce n’est les deux derniers chapitres), M. J. BASTABLE offre une contribution importante à l’histoire des armements et à la compréhension du secteur industriel qui les produit, une histoire fouillée d’une entreprise britannique importante de la seconde moitié du 19ème siècle et une vision propre du poids des armes dans les origines de la guerre de 14-18.
Pascal Deloge (Université Catholique de Louvain-La-Neuve)