Duchenne

Esquisses d’une Europe nouvelle. L’européisme dans la Belgique de l’entre-deux-guerres (1919-1939), par Geneviève Duchenne, Bruxelles, Berne, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, P.I.E. Peter Lang, 2008, 712 pp., ISBN 978-90-5201-367-1, ISSN 0934-2294.
Cet ouvrage est la publication d’une thèse de doctorat défendue par l’auteure à l’université de Louvain-La-Neuve (Belgique) sous la direction de M. Dumoulin. Il est présenté dans la collection « Euroclio, études et documents » – vouée par ses promoteurs à la publication d’études historiques sur les thématiques liées à la construction européenne – dont il constitue le 40ème volume.
Il se situe à l’intersection de l’histoire des relations internationales et de la construction européenne, de l’histoire de la Belgique, de sa politique extérieure notamment, des idées politiques et des mentalités. Il fait aussi partie d’un courant historiographique sur le développement de l’idée d’Europe dans l’entre-deux-guerres. Depuis longtemps, en effet, des auteurs issus des diverses universités européennes sur lesquels G. Duchenne s’appuie ont identifié l’intérêt de la période pour expliquer le processus d’intégration de l’Europe qui se met en place à partir de 1950.
Dans une construction très claire, l’auteure met d’abord son sujet en perspective par une histoire de l’européisme en Belgique, en relation avec la politique d’un petit état qui a temporairement renoncé à sa neutralité après le premier conflit mondial et qui découvre à cette occasion des perspectives bien plus vastes que celles auxquelles il était habitué. Alors apparaît la nécessité de prendre sa place dans une Europe dont la grande boucherie de 14-18 a dramatiquement révélé la nécessité. Elle aborde ensuite son sujet par une vue générale des milieux européistes belges de l’entre-deux-guerres avant de focaliser son analyse sur quatre cas significatifs : la section belge du mouvement « Paneuropa », le Bloc d’action européenne, l’Union Jeune Europe et l’Institut d’économie européenne.
Dans l’ensemble, Geneviève Duchenne s’attache à montrer que l’idée d’Europe unie était également défendue en Belgique – on s’en doutait sans doute mais il restait à l’étudier – et surtout, que ce pays présentait des spécificités par rapport aux Etats voisins. Elle va jusqu’à reprendre l’expression de « déterminisme géographique ». Le mot « spécificité » donne donc certainement à l’ouvrage une thèse à défendre.
Pour démontrer son point de vue, elle identifie et analyse dans le détail l’histoire de mouvements proprement belges en faveur de l’Europe unie. C’est le cas, par exemple, du Bloc d’Action Européenne dont il ne faut pas exagérer l’importance mais qui a joué son rôle dans le développement d’autres mouvements en Belgique, plus importants. Elle souligne aussi le rôle inégalé de Paneuropa et l’image forte de son fondateur, R. Coudenhove – Kalergi, dans cette terre d’entre-deux qu’est la Belgique : ce mouvement y a éveillé l’européisme dans les esprits et généré un militantisme en faveur des États-Unis d’Europe, même si le développement du mouvement en tant qu’organisation reste un semi-échec. Elle constate enfin l’influence qu’y exerce dans le domaine sous rubrique une élite souvent bruxelloise mais très diversifiée au plan social, liée par réseaux et cercles de sociabilité à des relais dans les pays voisins et même plus lointains du vieux continent.
Cette spécificité belge, elle l’aborde dès son premier chapitre. Montrant qu’outre la situation géographique déjà évoquée, le fédéralisme qui travaille divers courants européistes à cette époque permet à certains, en Belgique, de justifier leurs revendications fédérales pour l’avenir de cette « nation sans nationalité ». Spécificité encore du petit état qui entend bien faire entendre sa voix dans l’Europe à naître.
Geneviève Duchenne poursuit sa démonstration dans son second chapitre. La Belgique n’aurait pas seulement été « une terre d’expérience », un « laboratoire » dirait-on ailleurs, dans le domaine économique pour l’Europe unie, mais aussi dans le domaine intellectuel. Elle en veut pour preuve les témoignages d’observateurs étrangers ou belges sur cet apport, les revues créées en Belgique pour traiter des problèmes européens, le nombre de ceux qui s’y sont fait avocats de thèses en faveur de l’Europe unie…
Le projet européen perce en Belgique suite aux accords de Locarno, dit-elle, d’emblée. Cette « période bénie pour l’Européisme », contrairement à ce qu’on a pu entendre jusqu’ici, ne s’arrête pas avec la crise de 29 et la montée du fascisme mais dure jusqu’en 1936. Les replis sur soi consécutifs à la grande dépression n’ont donc pas anéantis les espoirs d’Europe aussi instantanément qu’on la parfois cru. En Belgique, en tout cas. L’auteure l’établit sur base des sources diplomatiques puis en retrace développements et articulations en s’appuyant sur toutes les sources disponibles, en particulier une quantité vraiment très importante de papiers personnels et d’interviews. En dehors du mouvement Paneuropa dont elle a retrouvé les archives à Moscou alors qu’on les croyait détruites, la plupart des mouvements dits « européistes » ont laissé peu de traces documentaires. C’est donc dans celles que laisse le « commerce des esprits » qu’elle trouve encore matière à alimenter ses réflexions : correspondances, souvenirs personnels, revues… conservés dans nombre de centres de documentation, départements universitaires et dépôts d’archives belges et européens.
L’auteure partant du fait que la période étudiée (1919 – 1939) n’est pas homogène, en identifie les différentes phases. Dans le cadre d’une étude portant sur des mouvements mais aussi sur des personnes qui véhiculent des points de vue sur l’Europe, elle accorde, par conséquent une attention particulière aux phénomènes de génération et aux relèves, jusqu’ici laissés largement de côté par l’historiographie belge. Ainsi, la plupart des propagandistes de l’Europe unie dénoncent le désordre européen. Mais si la génération qui a fait la guerre continue généralement à voir dans l’Allemand l’ennemi à exclure de l’Europe, celles des années 26 à 30 puis 30 à 36 critiquent durement le traité de Versailles et le maintien du statu quo à l’égard de l’Allemagne. Ces mouvements et personnes ne constituent donc pas un bloc monolithique : « les européistes ». Ils ne seraient pas non plus divisés seulement par des nuances intellectuelles ou politiques sur le projet défendu, l’approche économique ou politique de la construction européenne… mais ils subiraient encore l’influence des événements qu’ils traversent sur leurs pensées et leurs actions. Et de souligner encore des itinéraires intellectuels qui amènent certains à évoluer au vu du contexte et des parcours d’association en association, de mouvement en mouvement. Il existe aussi des concurrences, des contestations et des oppositions. Dans certains cas, G. Duchenne constate des dérives vers la réaction et des ouvertures à l’Allemagne hitlérienne.
En effet, « il existe une constellation de militants européens … qui ont succombé aux mirages d’une Europe unifiée sous l’égide de l’Allemagne nazie ». Certains de ces rêveurs d’Europe, de toutes tendances politique, par européisme et / ou pacifisme, offriront aux autorités allemandes quelques-uns de leurs collaborateurs intellectuels. Ils jettent ainsi le discrédit sur les appels à l’Europe unie de ceux qui, souvent lié à l’appareil d’État ou au gouvernement belge à Londres, n’ont pas « fait l’économie d’une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour réaliser l’unification du continent » et considèrent que l’Europe ne pourrait naître qu’une fois l’Allemagne nazie vaincue. En 1945, les derniers eurent à se défaire de l’héritage des premiers.
Cet ouvrage, très fouillé et pourtant très accessible, sera lu avec intérêt par tous ceux qui entendent savoir comment l’Europe unie est née dans de nombreux esprits, bien avant le 9 mai 1950, et comment la Belgique y a contribué, à sa manière. Il fait apparaître avec clarté toute les richesses et toutes les ambiguïtés de l’entre-deux-guerres intellectuel en Belgique, toute son importance aussi pour la seconde moitié du 20ème siècle, la construction européenne et la politique européenne de la Belgique en particulier.